L'année des grande neiges

                  La rentrée d’école qui est un évènement grandiose pour chaque enfant, pour moi je l’ai vécu comme si on m’a jeté dans une mer, et de peur d’être noyé, alors je me débattais tout seul, ne sachant quoi faire, et essayer de répondre à mon instinct de survie, de la même manière j’ai appris la nage dans la piscine en entamant mes premiers gestes de nage. En fait quand j’y pense c’est exactement ce qui s’est passé quand j’ai appris à nager au sens propre du terme. 
Notre école avait un directeur qui avait un handicap contraignant, on dirait un personnage tiré du roman « le petit chose » d’Alphonse Daudet, il marchait courbé presque plié en deux, tète basse, et pour te regarder, chose qu’ils n’avaient pas besoin de faire avec les enfants puisque pour nous, il suffit de le voir pointer pour deviner ce qu’il voulait, c’était avec les adultes généralement des enseignants qu’il tentait de faire cet effort de soulever sa tête pour regarder son interlocuteur. En réalité sa tête se mouvait à peine ce n’était que ses yeux qui pointaient son regard vers le haut. Bien entendu je constatais ce manège de loin. En plus de cet handicap oh combien ! contraignant, il ne paraissait pas être de bonne santé, maigrichon, portant un manteau noir en cachemire à longueur d’année scolaire. Il ne parlait guère et quand il le fait on arrive à peine à entendre sa voix. C’était l’image que j’ai retenu de lui pendant mes années scolaires qui n’a pas réussi à affecter celle que j’ai eu de lui le premier jour où je l’ai rencontré. C’était bien avant la rentrée scolaire ce jour là où ma mère m’emmena pour m’inscrire pour la rentrée de l’année suivante. Restant assis dans son bureau pendant qu’une fille de l’administration était de faire les démarches de l’inscription, alors lui qui était assis derrière son bureau, donc je ne voyais pas son handicap, me voyant chétif ne faisant pas l’âge donné par mon extrait de naissance, alors il m’avait demandé si vraiment je voulais rentrer à l’école, chose à laquelle j’ai répondu promptement par l’affirmative, alors il s’est levé pour faire le tour de son bureau et ce n’est que là que j’ai vu son handicap, il me prit de la main et me fait sortir du bureau pour traverser de nouveau tout le hall qui nous a fait entrer mais en direction inverse de l’entrée et m’emmena à la cour pour voir les élèves y jouer. Et me dit, de cette voix basse et presque inaudible si ce n’est mon extrême concentration et excitation de cette image, qui m’a fait comprendre qu’il me disait « Voilà l’école que tu vas rejoindre ». Ce geste de cet homme qui plus tard est passé presque inaperçu pendant tous le temps de ma vie scolaire, me resta inoubliable par sa bonté et d’égard que j’ai trouvé particulier qu’il m’en a montré avec cette disponibilité qui s’est avérée rare par la suite dans cette école.
Le jour de la rentrée, se passa comme si c’était un jour de l’aïd que toute la famille l’a vécu tout autour de moi, drapés de mes nouveaux habits achetés pour la circonstance. Arrivé à l’école accompagné par ma mère, et une fois dans la cour et après nous avoir accroché un écriteau en papier sur notre poitrine indiquant notre nom alors ils nous alignèrent en rangée tout en nous faisant avancer en procession jusqu’à chacun de nous à arrive à une table, où était assis le Directeur qui nous tendit un biscuit avec un sourire et ainsi il déclarait le baptême de notre premier jour d’école. Pour l’enfant que j’étais c’était le moment de rêve longtemps attendu.

Ce Directeur avait deux jeunes filles qui les a fait travailler à enseigner dans son école. En effet presque touts les enseignants de l’époque n’avaient aucune formation qui peut les qualifier à enseigner… Les jeunes venaient de toute part pourvu qu’il sache lire et écrire. C’était un passage obligé dans cette période postcoloniale. Malheureusement cette situation dure jusqu’à aujourd’hui. Et il suffit d’avoir un diplôme pour prétendre enseigner et pire en encore à une certaine période, tous ceux qui échouaient à accéder un palier supérieur requis par un examen, était candidat à l’enseignement. Ainsi mes enseignants étaient sujets à mes jugements les plus sévères, tellement je voyais dans le maitre d’école, l’érudit qui devrait être exemplaires sur tous les plans… Tantôt épatés par les uns et tantôt déchanté et déçu pas d’autres.. Et pourtant ils étaient que des jeunes d’à peine 19 ans d’âge qui devaient faire l’effort de réussir leur tache d’enseigner.. Nombreux qui ont trouvé une vocation et s’y sont attelés avec passion mais d’autres, ce n’était vraiment pas leur place… Pendant ma première et deuxième année d’école nous avions droit qu’à un seul enseignant qui nous apprenait à écrire et lire en arabe. Dans ma première année j’ai eu le privilège d’avoir un maitre d’école qui se fit connaitre dans la ville par la suite dans un autre registre que l’enseignement. Tout le monde dans notre ville a en mémoire Si Rasmal, cet imam qui officiait dans la Nouvelle Mosquée, et qui a été connu par ses fonctions et connaissance poussée dans les sciences religieuses. Il inspirait du respect du vrai Imam Alam avant que la ville et le pays entier, connait un autre genre d’imam. Mais là c’est une autre histoire tragique de notre ville et du Pays.. Mais si tous le habitants de la ville connaissent Si Rasmal, avec sa gandoura et turban légendaire bien serré dans sa tête, pour moi Sidi Rasmal, c’est comme cela qu’on appelait nos maitre d’arabe, était un homme longiligne habillé toujours en costume et cravates, avec les cheveux très long tirés à l’arrière, lisse et je crois même qu’il les ouignait au Pento, un tube de pommade pour cheveux que les jeunes d’aujourd’hui appellent gel. C’est la seule image que j’ai gardé de lui, bien que je l’ai vu par la suite dans ses autres apparats.
A propos de Si Rasmal je dois bien rapporter un incident qui me resta au travers de la gorge, pendant toute mon enfance. En effet c’était au cours de cette première année d’école et en un jour de fête de l’un des deux Aïd que nous avions, pendant que j’étais assis avec mon frère dans la rue et en voyant Si Rasmal passer, j’ai couru l’embrasser et lui souhaiter bon Aïd comme on a appris à le faire pour chaque Aïd, il m’a embrassé à sont tour tout en me soulevant à lui car il était de grande taille, et en me libérant il m’a donné 100 centimes, Ichrine Douro en une seule pièce, une pièce qui valait son pesant d’or pour un enfant à l’époque, revenu à mon frère il m’a pris ma pièce et m’a donné que 10 centimes.. Je n’avais rien dit, j’ai trouvé cela le plus normal du monde ce n’est qu’après voir appris la valeur de l’argent que j’ai senti une immense révolte de ce vol caractérisé.
Venons à notre sujet des grandes neiges. Cette année de ma rentrée d’école était marquée par un évènement naturel exceptionnel de ma ville. En effet c’était un jour d’école, pendant que nous étions comme d’habitude en classe, il avait commencé à neiger, et en sortant nous avons trouvé la cour déjà couverte d’une bonne couche de neige et une fois sortie de l’école, avec cette joie naissante de l’avènement de la neige, je me heurte à l’image de toute ma famille qui était entrain de m’attendre à la sortie de l’école. Cela m’alerta et me plongea encore plus dans une grande incompréhension lorsque je me suis enquéri de cette présence inhabituelle et exceptionnelle de ma famille, en m’apprenant que la raison était la neige. Incompréhension car les chutes de neige étaient pour nous un évènement d’hiver normal et régulier.. On était déjà habitué à la neige et on savait pratiquement même enfant toute les périodes où devait neiger dans notre ville. On avait les neiges des grands froids de l’hiver entre Décembre et Janvier qui tombaient relativement en quantités et couvraient le sol d’un tapis qui allait de 10 cm parfois atteindre les 30 cm. On en avait pas école pendant ces neiges là et on en profitant au maximum de jouir de ces moments. Et puis il y a avait des épisodes de neiges qui donnaient une légère couverture du sol et ne duraient pas longtemps, c’était une fois en Février et une dernière fois en Mars pour annoncer l’avènement du printemps. Les flocons de neige de chaque épisode était différents, si ceux de l’hiver, étaient gros et imbibés de beaucoup d’eau de telle sorte s’ils n’avaient pas été en grande quantité, ils allaient se dissoudre pratiquement au contact de sol et ne réussissent pas à accrocher et faire un tapis. Ceux de mars au contraire, c’étaient des flocons rond et durs, contenant peu d’eau liquide, ils tombaient en petite quantité mais tenant bons au sol pour former une couverture. Le tapis de la neige de mars n’était pas épais, et lorsqu’on marche dessus, la neige s’aplatit et s’écrase sous le poids de notre pied en donnant un son qui raisonne jusqu’à maintenant dans mes oreilles. Un bruit sec et étouffé qui rappelle le son que faisaient les pieds marchants dans les chaussures en caoutchouc que portaient certains enfants l’été. (Zit Zit ! ) .Au contraire de la neige d’hiver qui en marchant dessus, elle s’éclaboussait de part et d’autre du pied. Quand à celle du Février qui était capricieuse, elle ne réussissait pas à donner une grande couverture dans la ville et elle persistait quelques jours qu’on voyait de loin dans les cimes des deux chaines de montagne qui entourent notre ville.
Ainsi donc habitué à la neige je trouvais étrange que mes parents se pointent exceptionnellement à mon école pur me raccompagner à la maison. Malgré les explications qu’il s’agissait de neiges vraiment uniques dans leur genre dans la ville, explications données en cours de route vers la maison, ce que j’ai bien constaté en sortant de classe, dans la cour de l’école qui était déjà couverte d’un tapis de plus de 15 cm, mais cette constatation ne m’a donné que du plaisir en se disant que les jours de neige vont être plus longs pour en pouvoir en profiter le plus. Et ce n’est que par la suit que j’en ai pris conscience de l’étendue de cette catastrophe naturelle qui était entrain de prendre forme de jour en jour. La neige n’a pas cessé de tomber, d’ailleurs dès le deuxième jour, la sortie au dehors était impossible… L’électricité a vite fait de partir. On vivait la nuit qu’à la lumière de la bougie et qu’on devrait en économiser au maximum. Les denrées commençaient à se raréfier. On se chauffait qu’avec du bois dans un foyer de cheminée que nous avions, et un Majmar, un récipient en terre cuite qui contenait du charbon de bois maintenu constamment en braises, mais le stock des deux combustibles a fini par tarir vite. J’ai appris par la suite que c’était au cours du mois de Ramadan, mais moi je ne me rappelle pas de ce mois sacré en ces temps de neige parce que je ne jeunais pas encore. Cette situation a duré presqu’un mois et après avoir cessé de tomber, la neige demeura longtemps après. Et l’image frappante sur l’étendue de cette catastrophe m’est envoyée par ces tranchées faites au fur et à mesure de la sorties des habitants de la ville. Des tranchées haut d’un mètre si ma mémoire ne me trahit pas et élevées encore plus en monts par la neige chassée, produit déblayé de l’ouverture des tranchées. Un grand labyrinthe se dessinât à travers toute la ville par ces couloirs qui menaient généralement qu’aux épiciers rares qui ne faisaient qu’écouler leur stock sans plus et au marché couvert des fruits et légumes, dont le nombre de stands ouvert ne se comptaient qu’au doigts de la main, heureusement que ce marché était ordinairement approvisionnée des produits tout juste de la périphérie de la ville, les champs de cultures maraichères longeaient l’Oued de le ville à partir du quartier Ogob (Commandant Mejdoub) et jusqu’à Nazreg (Rebahia), dont les plus prolifiques étaient ceux de l’actuel emplacement de la zone industrielle où il y avait une multitude de sources qui alimentaient l’irrigation de ce champs. 
Quelques jours après, les autorités ont ramené un engin que je voyais pour la première fois de ma vie une niveleuse qu’on a utilisé pour chasser la neige des rues menant à l’hôpital.
Quand je marchais dans ces tranchées, je ne pouvais guère voir l’horizon ni les cotés, cela me détressait et la neige n’était plus pour moi un plaisir car nous sommes devenus emprisonnés soit dans la maison soit dans ces labyrinthe qui paraissaient sombres malgré le retour du Soleil par la suite. Et puis le froid nous paralysait les jambes quand la neige a commencé à se glacer. Les glissades devenues légendes et malgré cela, le temps de l’accalmie pointa un peu, on a réussi quand même à en profiter.
Cela a duré un bon bout de temps. Et cette année est devenue repère chronologique pour la ville de façon à la situer par dire, l’année des grandes neiges. Am Etalja. Je sais que ces moment ont été difficiles pour la population de la ville et surtout de ceux de sa campagne qui ont du vivre une longue période d’isolement total sans compter les pertes humaines et celles des bêtes. Mais pour moi ce que je retiens, et au risque de me culpabiliser, que l’émerveillement de ce manteau gigantesque qui couvraient pendant des jours arbres, édifices et tout le décor de la ville de sorte que des détails en grand plan de certain endroits couvert de blanc resurgissent à l’instant même. Et l’image la plus expressive est celle de cet arbre de plus de 20 m de hauteur, un platane, qui montait tout seul fier et orgueilleux comme s’il narguait tout le monde, d’entres autres arbres et buissons de roses du Jardin dit du monument et qui portait à son extrémité un grand nid de cigogne, en ces grandes neiges sa vue a été complètement disparu et on ne voyait que le nid comme s’il était suspendu en l’air sans aucun appui. Et sur ce, l’épisodes l’année des grandes neiges fini et aves ma première année d’école.

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